À toi qui es là depuis si longtemps, trop longtemps… Ma deuxième bouteille à la mer est pour toi parce que je veux te voir t’en aller au large le plus rapidement possible.
Je me souviens de ma vie d’avant, ma vie sans toi : j’écrivais des dizaines d’histoires, je les illustrais, je les partageais sans me poser une seule question. Je mettais de la musique et je dansais sans me soucier une seule seconde de ce que ça pouvait donner d’un point de vue extérieur. J’avançais au gré des récits qui se créaient dans ma tête et je me fichais bien de savoir si ça pouvait passionner les autres. Bien sûr, j’étais très fière quand je faisais lire mes lignes à mon entourage et qu’en retour, j’avais des compliments et des louanges. Mais je suis persuadée que j’aurais continué même sans cela, tout simplement parce que les histoires étaient présentes en moi, que j’avais besoin de les écrire et que rien ne venait remettre ce besoin en question.
Et puis un jour, tu es arrivé sans fracas, tu t’es installé doucement et sournoisement comme tu sais si bien le faire.
« Je ne peux pas écrire ça, c’est trop nul. »
« Si je montre ça, on va penser que je suis stupide. »
« Ce n’est pas assez bien, je ne suis pas assez douée. »
« Ça ne sert à rien, tout le monde s’en fiche. »
« Pourquoi je n’arrive pas à faire ça alors que tout le monde y arrive ? »
Au début, je ne t’ai pas identifié. Ta petite voix se mélangeait tellement bien avec ma voix intérieure, que je n’ai pas pu les dissocier. Pour être tout à fait honnête, ce n’est que maintenant et avec du recul que je peux t’observer pour ce que tu es réellement : un petit monstre vert juché sur mon épaule, penché sur mon oreille et constamment occupé à me murmurer des idées parasites. Un petit monstre qui se nourrit de mon estime de moi. Tu y es tellement accro que tu es prêt à t’attaquer à n’importe quel domaine de ma vie pour avoir ta dose quotidienne.
Je t’ai laissé faire, si longtemps. Je t’ai laissé me chuchoter que j’étais insignifiante, que ce que je faisais n’était pas assez bien, que ça ne servait à rien puisque d’autres à ma place feraient d’office mieux que moi. Je t’ai laissé me persuader qu’un jour, forcément, tout le monde finirait par se rendre compte de ce que je suis : une énorme fraude, une auteure pitoyable, une incompétente, une amie inutile, une femme incapable, une mauvaise mère.
Aujourd’hui, j’écris ces lignes avec toute la réflexion de ces deux dernières années et un vent de révolte monte en moi. Je ne suis pas tout ça, ce sont tes idées et pas les miennes. C’est ta voix et pas la mienne. Il est temps que tu quittes mon épaule et que tu t’en ailles une bonne fois pour toutes.
À l’aube d’ouvrir une nouvelle page de ma vie, il est hors de question que je te laisse me prendre un gramme de confiance de plus que tout ce que tu as déjà englouti parce que je sais que si je te laisse faire, tu ne t’arrêteras jamais, insatiable et éternel insatisfait que tu es. Je sais que tu luttes, j’arrive presque physiquement à sentir tes petites griffes s’enfoncer dans la chair de mon épaule, je sais que ce n’est pas un combat qui se gagne en un claquement de doigts. Mais je sais aussi que ça en vaut la peine. Pour retrouver ces moments de créativité insouciante, pour sentir l’estime de moi revenir me réchauffer l’intérieur comme les rayons de soleil du printemps.
Notre chemin commun s’arrête ici, aujourd’hui, maintenant.

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