Cher Toi,
Tu as joué un rôle si important dans l’un des moments les plus difficiles, intimes, émouvants de ma vie et je ne connais même pas ton prénom… Cette première bouteille à la mer est pour toi.
Laisse-moi te remettre un peu de contexte : décembre 2024, énorme hôpital bruxellois, service de gériatrie. Dans l’une des chambres, il y a un vieux monsieur centenaire, tout petit dans son lit, qui aurait pu atterrir en cardiologie ou en soins palliatifs mais, faute de place, il est là. Il est hospitalisé depuis une semaine pour une suite de problèmes empilés les uns sur les autres et qui font que, lentement mais sûrement, ses poumons se remplissent d’eau. Il tire fort pour respirer dans son masque à oxygène, il ne s’alimente plus et la situation ne va pas en s’améliorant. Ce monsieur, c’est mon grand-père.
On est mardi après-midi et, pour la troisième fois de la journée, il est en détresse respiratoire. C’est là que tu entres en scène. Je suis avec ma tante qui me presse d’aller chercher de l’aide et c’est à toi qu’on m’envoie, toi qui es déjà occupé avec une autre patiente. En un coup d’œil, je vois que tu me reconnais, que tu fais le lien avec mon grand-père et tu lâches tout. Tu arrives dans la chambre, tu lui parles et, en voulant le redresser, tu passes ta main dans son dos. Au milieu de sa respiration chaotique, il parvient à te faire comprendre que ce contact lui fait du bien et, d’un mouvement qui semble d’une facilité et d’une évidence absolue, tu repousses ton matériel et tu prends mon grand-père dans tes bras.
J’aurais aimé que tu le connaisses pour que tu puisses prendre la mesure de ce que ce geste représente pour lui. Je te l’ai dit, quand on le voit comme ça, on voit un tout petit vieux dans un grand lit d’hôpital mais si tu savais… Il n’est pas petit mon grand-père, il est gigantesque. Il a décidé qu’il vivrait pour toujours et il a tenu cent ans jusqu’à cette accumulation de petits problèmes qui font que tout s’effrite. Ce n’est pas rien, cent ans. Il y a deux mois, il conduisait encore parce que l’une des choses les plus précieuses à ses yeux, c’est son indépendance. Et il y a deux jours, il pestait pour rentrer chez lui parce qu’il n’a pas eu le temps de terminer d’écrire ses mémoires. Il est fier, entêté, déterminé. Et pudique, tellement pudique. Il rit nerveusement quand on essaie de lui exprimer des sentiments, il parle rarement des siens. Il étreint de façon maladroite, comme s’il ne savait pas comment faire.
Alors ce moment où il est si vulnérable, là, seulement vêtu d’une blouse d’hôpital, ce moment où il parvient à te demander de l’aide et où tu l’enveloppes de tes bras, ce moment est une montagne aussi gigantesque que mon grand-père.
Pour toi, il est un patient parmi tant d’autres dont tu dois t’occuper, il est un épisode au milieu d’une garde bien trop remplie, l’occupant d’une chambre dans un couloir. Mais tu es là et tu prends le temps. Tu restes avec lui quand nous devons sortir de la chambre pour que ta collègue et toi puissiez vous occuper de lui. Tu restes avec lui quand la médecin de garde arrive au pas de charge. Tu restes avec lui pendant qu’elle nous fait un compte-rendu de la situation dans le couloir. Et quand, finalement, on peut le rejoindre, tu es toujours là, tu le tiens encore dans tes bras et tu lui parles comme si vous étiez seuls tous les deux, tu le rassures à voix basse. La panique et la douleur n’ont pas tout à fait quitté ses traits mais il est déjà plus apaisé et c’est grâce à toi.
Je ne sais pas si tu es au courant mais c’étaient ses dernières minutes de conscience. Peu de temps après, la morphine faisant effet, il a fini par s’endormir et il ne s’est plus réveillé avant de nous quitter, le lendemain après-midi.
Je n’oublierai jamais ta douceur et ta patience. À mes yeux, ton métier est une course effrénée qui ne s’arrête jamais et pourtant, tu étais là pour ce moment suspendu. Du plus profond de mon cœur, merci pour ça.
Prends soin de toi, aussi bien que tu prends soin des autres.
Thérèse

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